À propos (ou à partir) de Écrire les sciences sociales (Commencer et terminer son article, sa thèse ou son livre), H. S. Becker
Publié en 1986 et traduit en 2004, l’ouvrage de H. S. Becker, Écrire les sciences sociales (Commencer et terminer son article, sa thèse ou son livre), fait partie d’un ensemble d’ouvrages dont la lecture est très précieuse pour qui prétend faire acte d’écriture scientifique. On réfléchit peu, d’une manière générale, à la manière dont nous travaillons. Nous savons ce qui fonctionne. C’est pour cela que nous reproduisons des routines (le café, la cigarette, la lecture, la musique, la fenêtre ou que sais-je). Pour autant, nous manquons de recul sur notre savoir-faire (à supposer qu’on en ait un). Certains ouvrages donnent de précieux conseils sur la manière de réfléchir, de s’organiser et de travailler (V. le billet sur U. Eco, Comment écrire sa thèse). Quelques billets de ce site tentent de donner des conseils sur la manière d’écrire un mémoire. Mais l’acte d’écriture est assez invisible (non qu’il ne soit pas étudié – et le livre de Becker en donne des illustrations scientifiques –, mais les enseignants-chercheurs semblent s’y intéresser assez peu : mon constat n’est pas le fruit d’une recherche approfondie, c’est essentiellement le fruit d’une impression personnelle. On trouve un exemple contraire ici).
Or, et c’est ce que montre Becker avec une simplicité confondante, il existe une différence de nature profonde entre l’acte d’écrire de l’étudiant et celui du chercheur. Le premier est fait dans une optique d’évaluation – et donc de réussite – et doit immédiatement satisfaire certains canons académiques. Le correcteur le sait, qui, face à une masse de copies et à un temps limité, a une lecture efficace (efficiente ?) lui permettant d’identifier rapidement les errements et les qualités d’un devoir (on peut même se risquer à dire que c’est sans doute l’une des utilités les plus tues du plan en deux parties et deux sous-parties qu’affectionnent les juristes : permettre à la seule lecture des intitulés d’identifier dans quelle tranche se situe la copie). L’acte d’écriture du chercheur n’a rien à voir, car il s’inscrit dans un temps plus ou moins long qui lui permet et l’oblige à remettre plusieurs fois l’ouvrage sur le métier. Il peut alors en résulter, parfois, une angoisse de la page blanche. Surtout, l’écrit du chercheur a vocation à être (un peu) lu. Il peut alors légitimement en résulter une crainte d’être lu car, comme l’explique bien Becker – en réalité Pamela Richards, à qui il laisse la place d’écrire un chapitre –, la lecture universitaire n’est pas neutre : en dépend le sérieux du chercheur, sa visibilité, et une partie de sa carrière.
Le point de départ de Becker est celui du style : pourquoi donc les chercheurs écrivent-ils si mal ? Le constat part de la sociologie, dont je ne sais pas grand-chose, et pourrait sûrement en partie être transposé au droit. En partie, car il est quelques grands noms dont le style vaut tout autant que le fond, à supposer que les deux puissent être distingués. Le droit entretient peut-être avec le style, la forme, des liens particuliers tenant à la nécessité de convaincre « dans la vraie vie » (pour s’en convaincre, il suffit de lire l’article fondateur de Benjamin Cardozo, « Droit et Littérature »). La chose est peut-être différente lorsque la position est moins « doctrinale » et plus « scientifique », lorsque les nécessités de démontrer et de convaincre s’effacent derrière l’analyse objective et clinique, lorsqu’il s’agit de donner une analyse de l’objet d’étude plutôt que de donner une réponse à un point de droit. Quoi qu’il en soit, le droit n’échappe pas au constat d’un style maladroitement ampoulé. Chez les étudiants, c’est le fruit d’une maladresse qui fait penser à certains que la lourdeur et les grands mots valent démonstration de connaissances. Il suffit d’assister à un concours de plaidoirie pour constater que les envolées réglées sur du papier à musique ont un effet involontairement comique. Chez le chercheur, c’est la recherche de l’artifice, parfois amusante, parfois navrante quand il s’agit d’étaler une culture que l’on n’a pas ou que l’on aimerait bien faire croire qu’on a.
Le livre est le fruit de plusieurs années de séminaires d’écriture donnés par Becker et d’échanges entretenus avec des chercheurs plus ou moins aguerris. Oui, le livre est un ensemble de conseils et d’analyses drôles et sourcées. Mais le titre est réducteur. Certains passages sont de réelles réflexions méthodologiques, pour ne pas dire épistémologiques, comme le chapitre consacré à la littérature scientifique. Becker y montre comment il a utilisé des « soit dit en passant » d’autres auteurs pour fonder certaines de ses théories devenues incontournables, comme celle de l’étiquetage dans la déviance. Surtout, Becker montre que l’écriture n’est qu’une étape, une multitude d’étapes. Ce n’est pas l’acte final de la recherche, loin s’en faut.
Le chapitre final sur ce que l’ordinateur fait à l’écriture (Becker écrit en 1986) est passionnant. Les possibilités matérielles qu’il offre sont si bouleversantes qu’on n’y pense plus réellement aujourd’hui, de sorte qu’il est bon de s’y (re)plonger. L’ordinateur change profondément l’acte d’écrire, car il permet de penser et de réfléchir en même temps que l’on écrit. La réécriture est en outre fondamentalement différente, car elle est pour partie instantanée : on copie-colle, on déplace, on reformule, autant de choses impossibles (ou presque) à la main ou à la machine à écrire. Inévitablement, ce chapitre interroge l’utilisation qui peut être faite des LLM et leur impact sur nos pratiques d’écriture, sans doute plus profond qu’il y paraît. Deux exemples, tirés de ma propre expérience (j’entends par LLM un outil configuré pour mes besoins et je mets ici de côté les usages simples de l’IA, comme ceux consistant à faire des schémas, des tableaux, etc., ou bien l’usage qui a été fait pour ce billet, écrit à la main sur une reMarkable, converti en texte par l’outil, et soumis à la relecture de Claude pour correction des mauvaises transcriptions).
Le premier est celui de la relecture. Elle est au cœur de l’acte d’écriture, comme le montre très bien Becker. Je ne me fais que rarement relire avant l’envoi à un éditeur : c’est sans doute un défaut (il permet au moins d’amuser – ou de navrer – des personnes qui se reconnaîtront ici, confrontées à mes répétitives répétitions), mais il est ancien. Personne n’a relu ma thèse avant soutenance, mis à part mon directeur, pour l’essentiel. Quelques billets de ce site, ou quelques articles, ont été relus par ma compagne : elle dit des choses éclairantes et me connaît suffisamment pour ne pas me juger. J’ai « grandi » et fais parfois relire quelques projets à des amis (qui se trouvent être des collègues), parce que leur avis m’est précieux et qu’ils savent, pour paraphraser Becker – ou plutôt Pamela Richards –, à quel point je peux être mauvais. Mais on ne peut pas tout le temps solliciter tout le monde. L’instantanéité des LLM fait qu’il est facile de soumettre un texte avec une demande de relecture, sur la forme et sur le fond. Le retour n’est pas inintéressant, même s’il faut reconnaître que, pour le moment, il n’est pas renversant. J’entends par là que rien de ce qu’il « me dit » ne m’est inaccessible. Toutefois, le retour peut s’avérer utile et, surtout, il est immédiat.
Le second est celui de l’écriture à proprement parler. J’ai déjà soumis un sujet, une question, pour voir ce que l’outil écrit. C’est parfois – souvent – surprenant. Exactement à l’image d’un assistant qui ferait un premier jet, un brouillon ou une note d’analyse. Il y a un effet « débloquant », désinhibant, dans cette manière de faire. Je ne suis pas certain que l’on gagne du temps à proprement parler, puisque le temps d’utilisation de l’outil, de lecture et de réflexion est du temps qui n’est pas directement consacré à l’écriture. Mais c’est un peu comme si voir ce qu’il fait me permettait de mieux voir ce que je peux faire.
Ce sont là, je crois, des aspects importants, qu’il faut apprendre à maîtriser pour ne pas se faire manger. Évidemment, l’éthique universitaire (et personnelle) est primordiale et doit rester le guide de toute utilisation de l’outil. De la même manière que le traitement de texte a permis à des collègues de devenir des rois (et reines) du copier-coller, de la même manière que les bases en ligne et internet ont permis de voir des idées exprimées ailleurs être reprises ici ou là sans être sourcées, les LLM amèneront inévitablement leur lot de mauvaises pratiques : il faudra trier le bon grain de l’ivraie.
S’il fallait apporter un bémol à ce que Becker préconise, c’est qu’il n’écrit que pour « les bons ». Il présuppose en effet que les travaux sont de qualité et que seule la difficulté d’écriture rend difficile leur concrétisation. C’est un postulat qui n’est malheureusement pas toujours vrai ! Si la recherche ou les idées sont mauvaises, les conseils d’écriture ne changeront pas grand-chose. En revanche, ils peuvent décomplexer et accompagner utilement ceux qui souhaiteraient s’en saisir.
On l’aura compris, le livre de Becker est précieux pour quiconque cherche à savoir (ou veut chercher à savoir) ce qu’il fait quand il écrit. Il me faut remercier Laurent Seurot pour m’avoir fait découvrir ce livre à l’occasion de la Summer School d’Épinal, où il a brillamment traité de « l’atelier du chercheur ».
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Jean-Baptiste THIERRY (24 juillet 2026). À propos (ou à partir) de Écrire les sciences sociales (Commencer et terminer son article, sa thèse ou son livre), H. S. Becker. Sine lege. Consulté le 14 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16m7p



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