Réflexivité (ou pourquoi parler tout seul dans la rue)
La réflexivité se définit comme la « Réflexion se prenant elle-même pour objet ; propriété consistant à pouvoir réfléchir sur soi-même ». Il s’agit d’une « démarche méthodologique en sciences sociales consistant à appliquer les outils de l’analyse à son propre travail ou à sa propre réflexion et donc d’intégrer sa propre personne dans son sujet d’étude ». Il s’agit d’une approche particulièrement intéressante et stimulante consistant non pas à se regarder le nombril mais à comprendre son travail par une forme d’introspection bienvenue. Certaines disciplines sont familières de cette approche qui consiste même en une tradition (une exigence) dans le cadre de la préparation de l’habilitation à diriger des recherches. Outre un inédit (un travail de recherche) que le candidat soumet, un mémoire est fourni qui revient sur les années d’enseignement et de recherche passées. Ceci est l’occasion pour l’enseignant-chercheur de se regarder travailler pour, peut-être, identifier des forces et faiblesses. À cela il faut ajouter des approches personnelles que j’apprécie particulièrement : par exemple, je cite régulièrement le billet de Claire Placial, « Traduire à la fenêtre. Sur un film de Nurith Aviv et sur une nouvelle maison », comme exemple de cette démarche. C’est peut-être aussi la raison pour laquelle j’apprécie Emmanuel Carrère qui, quand il parle de lui, parle surtout des autres : s’inclure dans le récit n’est pas toujours de l’égocentrisme. D’autres productions sont marquantes. Par exemple Le Travail de l’histoire, de Étienne Anheim (issu justement de son HDR) qui devrait à mon sens être lu par tout enseignant-chercheur, quelle que soit sa discipline, tant les échos avec nos pratiques professionnelles sont nombreux. Récemment, c’est aussi un ouvrage plus ancien que j’ai lu avec un intérêt inattendu : Le Travail intellectuel, conseils à ceux qui étudient et à ceux qui écrivent, de Jean Guitton (merci à Laurent Seurot pour la recommandation). Publié en 1951, l’ouvrage est d’une grande pertinence pour qui s’intéresse à la « petite méthode », non la méthodologie scientifique qui guide l’analyse, mais la manière d’être et de faire qui conditionne le travail. C’est ce qui fait l’intérêt du livre de Umberto Eco, Comment écrire sa thèse, et, je l’espère, de quelques conseils donnés sur les mémoires et autres écrits universitaires.

Réflexivité est en réalité un grand mot quand il s’agit plus précisément d’analyses tout sauf objectives de la manière de procéder. Mais dans un monde où l’efficacité prime et où le temps de la recherche et de sa maturation se contracte de plus en plus, il est bon de faire une pause pour prendre la peine de réfléchir. Une forme de connais-toi toi-même en mode développement personnel, en quelque sorte.
Ainsi, le lieu où l’on travaille est évidemment important : la lumière, l’environnement, les personnes présentes, la musique ou le silence… Tout cela conditionne la manière de faire. Chacun procède différemment. Par exemple, je verbalise beaucoup quand je réfléchis à un problème, ce qui, très concrètement, signifie que je parle tout seul, y compris dans la rue. Avant, j’avais l’air fou mais depuis que les gens parlent au téléphone via leurs oreillettes ou se filment en marchant, je me sens mieux. De la même manière, j’ai appris à accepter d’avoir une pensée en arborescence (que j’ai longtemps confondue avec l’esprit d’escalier…) – et un peu bordélique (on dit « suivre une idée dès qu’elle surgit ») il faut le reconnaître. Et je sais qu’un problème se résout souvent en marchant, application littérale du solvitur ambulando. Il faut accepter que l’esprit apparemment au repos continue à travailler, en lisant, en discutant. De la même manière, le travail aura parfois besoin d’un lieu spécifique. Pour certains, ce sera toujours le même. Pour d’autres, ce sera un lieu bruyant. Pour d’autres encore, ce sera un lieu collectif. Pour d’autres, dont je suis, ce lieu de travail variera selon les humeurs. Par exemple, j’aime bien travailler dans les trains à condition, lorsque c’est un TGV, d’être en première classe (à défaut, je suis un peu serré, la faute à une ossature imposante dira-t-on). Les longs trajets en train sont des instants que j’apprécie pour ce qu’ils permettent de faire. Le bureau que j’occupe à la Faculté est aussi très agréable. Si je le fuis lorsque la fête foraine s’installe sous les fenêtres de la Faculté, je l’apprécie beaucoup en période estivale ou bien l’hiver avec une simple lampe de bureau. À d’autres périodes, j’apprécie de travailler depuis mon domicile, ayant la chance d’y avoir un bureau. La réflexion se fait souvent à l’écrit, avec un stylo pour « stabiliser », tester un argument ou tout simplement ne pas l’oublier. Savoir où travailler, c’est aussi savoir avec qui travailler : il faut l’apprendre assez tôt pour s’éviter tout un tas de désagréments. Si le lieu est collectif, il faudra faire avec ceux qui sont présents, ce qui peut être un grand bonheur (et je garde des souvenirs impérissables d’espaces de travail collectifs, universitaires ou non, les intéressé.e.s se reconnaîtront). L’essentiel est que cette collectivité ne se transforme pas en obligation insidieuse de présence ou en présentéisme, ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas. Si l’on n’y prend garde, la collectivité peut se transformer plus ou moins consciemment en meute : cruelle avec ceux qui n’en sont pas, soumise au dominant. Si le lieu est solitaire, il faudra savoir faire avec soi-même, ce qui n’est pas toujours facile !
Pourquoi ce billet alors ? Parce que l’on n’utilise pas vraiment le « je » dans nos écrits (je crois l’avoir fait en tout et pour tout deux fois seulement dans des articles publiés), préférant l’approche impersonnelle faisant disparaître le « narrateur » (mais pas son style, espérons-le) : c’est logique car l’écrit doctrinal est censé être plus que l’expression d’un avis et que l’énonciation impersonnelle tend à cet objectif. Le « nous » semble se raréfier, peut-être parce que l’on ne sait pas trop s’il est de majesté ou de modestie. Et si on n’utilise pas le « je », si on ne le pense pas, on risque de passer à côté de choses importantes dans la construction de nos travaux. Parce que réfléchir à sa pratique, c’est peut-être aussi inciter quelques personnes à réfléchir à la leur : les universitaires le font sans doute, les étudiants peut-être un peu moins. Parce que la période se prête à ces instants de réflexion, presque en forme de bilan. L’année universitaire touche à sa fin. Elle a été difficile sur plusieurs points mais aussi et surtout riche de projets et de réalisations. Les copies de la première session sont corrigées, celles de la seconde vont arriver. Les articles à rendre s’accumulent et la tentation de regarder ailleurs est forte. Parce que parfois parler tout seul c’est aussi un peu pour être entendu.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Jean-Baptiste THIERRY (4 juin 2026). Réflexivité (ou pourquoi parler tout seul dans la rue). Sine lege. Consulté le 9 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16c8d


Merci pour ce billet, et pour la citation du billet de Claire, que j’ai été lire dans la foulée et qui m’a beaucoup plu !